— Préface à l’Art Héraldique


304883_10151066873173028_1941343235_nAux siècles derniers, l’art héraldique tenait une place considérable dans l’éducation des nobles et il n’était pas de bourgeois qui n’en eût une peinture.

Quant aux artistes, peintres, graveurs, sculpteurs, architectes, dessinateurs, céramistes, brodeurs, etc., la connaissance de cet art leur était indispensable.

Car alors on représentait des armoiries partout et sur tout : les relieurs en ornaient le plat des volumes, les carrossiers en faisaient peindre sur les équipages qui sortaient de leurs ateliers, elles figuraient à l’angle gauche supérieur des portraits peints à l’huile, elles se montraient au bas de la gravure dédiée à un grand personnage, les boutons des livrées, les housses des chevaux, les dossiers des fauteuils, les cadres, l’argenterie, les bijoux, tout était aux armes du possesseur noble ou bourgeois.

Oui, bourgeois.

En 1696, le trésor se trouvant à sec, un édit royal ordonna que les princes et princesses, les gens d’épée, de robe, de finance, les ecclésiastiques et les bourgeois des villes franches et autres, qui occupaient des charges et emplois, seraient tenus de faire enregistrer leurs armes à l’Armorial général et de payer un droit de vingt livres.

– On tenait à réaliser une grosse recette, on enregistra les blasons qui furent présentés et les titulaires profitèrent de cet enregistrement pour les transmettre à leurs descendants.

Après 1789, l’art héraldique semble banni.

Toutefois, il ne disparut jamais — il ne pouvait disparaître, puisque la pratique s’en fût-elle perdue en France, on l’eût retrouvée en vigueur dans le reste de l’Europe. Du moins en France on ne l’enseigne plus ; de là les fautes grossières que commettent journellement les artistes appelés à employer des figures héraldiques, soit dans l’ornementation moderne, soit dans la reproduction de documents anciens.

Que de fois ne voit-on pas au théâtre des décors sur lesquels s’étalent effrontément des blasons représentant des lions rouges sur un fond vert, ou un chevron d’argent sur un fond d’or!

Jamais le goût des collections ne fut plus en honneur que de nos jours; mais combien de collectionneurs sont dupes de fripons !

Tel marchand de tableaux affirme que le portrait qu’il veut vendre est celui d’un lieutenant-général et il prend à témoin l’écu des armes qui s’y trouve en belle place. Or les armes sont celles d’un grand prévôt de l’hôtel, dont les fonctions sont aussi clairement indiquées par la représentation de deux faisceaux de verges d’or avec la hache consulaire, qu’elles le seraient par une inscription.

Dans les ventes publiques, des libraires, et même des experts, annoncent de la meilleure foi du monde un volume de prose ou de vers comme provenant de la bibliothèque d’un duc et pair quelconque, parce que la reliure est armoriée, sans prendre garde que les armes sont celles d’un président à mortier, — ce qu’on reconnaît à première vue lorsqu’on sait lire, c’est-à-dire déchiffrer des armoiries, tout comme on lit ou on déchiffre une signature.

dauphinIl arrive parfois qu’un antiquaire sans scrupule, qui veut se défaire avantageusement d’une pièce d’argenterie ancienne, imagine d’y faire graver les armes d’un personnage.de haute marque, se disant qu’un amateur sera charmé d’acquérir à bon compte une soupière aux armes des Rohan ou des Montmorency, et il confie ce travail à un graveur peu versé dans l’art héraldique, qui confond les Macles avec des Rustres ou les Alérions avec les Merlettes, et voilà que, le jour où l’acheteur de ce beau morceau d’orfèvrerie le présente à ses amis pour le leur faire admirer, on lui montre qu’il a été dupe d’un faussaire.

On ne peut s’occuper d’art et ignorer les règles de l’art héraldique.

« La connaissance du blason est la clef de l’histoire de France », a dit Gérard de Nerval ; c’est la vérité.

Les traités sur la matière ne manquent pas, il est vrai ; mais trop souvent les héraldistes se sont bornés à décrire minutieusement les armes des familles ou des particuliers, plutôt que d’apprendre à ceux qui l’ignorent ce que sont les armoiries, de quelle façon on les compose, et comment on les explique.

Artistes, savants et industriels français ne doivent pas se montrer inférieurs à ceux des autres nations dans la pratique d’un art cher aux érudits et qui offre tant de ressources décoratives. Non seulement les particuliers, mais les villes, les corporations, les communautés, les chapitres, les associations eurent et ont encore des armoiries, des sceaux et des cachets armoriés; qu’au moins les maires, les conseillers municipaux, les présidents et membres des bureaux de ces groupes divers soient à même de les blasonner.

Tout est prévu, tout est réglé dans l’art héraldique, non seulement ce qui figure dans le corps de l’écu, mais aussi tout ce qui l’accompagne à l’extérieur : casques, cimiers, couronnes, lambrequins, supports tenants, listels, chapeaux, toques, crosses, mortiers, cordelières, tout cela doit avoir une forme déterminée et sert à indiquer les fonctions, les dignités, aussi bien celles qui existaient sous l’ancienne Monarchie que celles qui furent octroyées par l’Empire.

Je me permets d’appeler l’attention du lecteur sur un point qui n’a jamais fait l’objet d’une étude spéciale et que je crois devoir traiter : les variations’ apportées dans la forme des diverses figures qui entrent dans la composition des armoiries et qui proviennent uniquement du courant artistique des différentes époques.

Les types, en effet, se sont modifiés, comme tout se modifie avec le temps. La fleur de lis/du XVIII siècle n’est pas la même que celle du XVII°; les lions sauvages, rageurs, de la féodalité n’ont pas l’élégance, la gracilité de ceux de la Renaissance ; le lion, gros, épais, portant une lourde crinière frisée, peignée, à l’instar de la perruque du grand roi, est celui qu’on retrouve sur tous les blasons peints ou gravés sous Louis XIV et sous Louis XV.

Si ces nuances ne sont pas perceptibles pour tous, les artistes ne manqueront pas de les saisir et d’en faire leur profit.

Extraits de la préface de « l’Art Héraldique » par Henri Gourdon de Genouillac

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